PARTIE 1
La 3e fois que Claire Martin se réveilla dans la chambre d’amis de ses beaux-parents, son chemisier était mal reboutonné.
Antoine, son mari, lui dit qu’elle avait encore fait une chute de tension.
Son beau-père, Gérard Delmas, lui tendit un verre d’eau avec ce sourire calme des hommes qui n’ont jamais eu peur de personne.
Et sa belle-mère, Monique, le chapelet encore coincé entre les doigts, murmura d’une voix douce :
— Certaines femmes veulent tellement réussir qu’elles oublient qu’un corps, ça dit stop.
Claire avait 29 ans. Elle travaillait comme auditrice financière dans un cabinet réputé à Lyon. Sa vie, avant son mariage, tenait dans des tableaux Excel, des cafés serrés, des clôtures trimestrielles et cette manie de vérifier 3 fois ce que tout le monde signait trop vite.
Antoine, lui, était architecte d’intérieur. Charmant, posé, bien élevé. Le genre de mari que les voisines trouvaient “vraiment comme il faut”.
Mais chez les Delmas, le vrai pouvoir ne venait pas d’Antoine.
Il venait de son père.
Gérard Delmas était adjoint au maire chargé de l’urbanisme dans une commune chic de l’ouest lyonnais. Costume impeccable, poignée de main parfaite, carnet d’adresses épais comme un annuaire. Un homme qui souriait aux galas caritatifs et obtenait des permis de construire comme d’autres obtiennent une table en terrasse.
Depuis le mariage, une règle était sacrée :
Chaque 1er dimanche du mois, déjeuner chez les parents d’Antoine.
— Une famille qui se respecte se retrouve à table, répétait Gérard.
La 1re fois, Monique avait préparé un pot-au-feu. Gérard avait insisté pour servir Claire lui-même.
— Mange, ma petite. Tu es maigre comme un clou. À force de vouloir prouver des trucs, vous les jeunes femmes, vous vous flinguez la santé.
Claire avait trouvé le bouillon légèrement amer.
10 minutes plus tard, la suspension du salon sembla tourner au ralenti.
Elle voulut parler.
Sa langue était lourde.
Ses jambes ne répondirent plus.
Quand elle rouvrit les yeux, 3 heures avaient passé.
Antoine était assis près du lit, son téléphone à la main.
— Tu nous as fait peur, ma chérie. Baisse de tension. Rien de grave.
— Pourquoi mon chemisier est comme ça ?
Il ne regarda presque pas.
— Tu transpirais. Maman t’a aidée à t’installer.
En avril, cela recommença après une citronnade maison.
En mai, Claire décida de faire ce que son métier lui avait appris : laisser des preuves avant que quelqu’un ne modifie la réalité.
Avant de partir, elle se photographia devant le miroir. Chemisier blanc, boutons alignés, montre au poignet gauche, boucles d’oreilles, cheveux attachés.
Puis elle traça un petit point noir au marqueur sous le bracelet de sa montre.
Au déjeuner, Monique servit une soupe de courge.
Gérard remplit son bol avant qu’elle puisse refuser.
Claire porta la cuillère à ses lèvres, sans avaler.
Puis elle posa la main sur son front.
— Je ne me sens pas bien…
Antoine réagit trop vite.
— Je vais l’allonger.
Il la conduisit dans la chambre d’amis. Claire ferma les yeux, le souffle lent.
Il la posa sur le lit.
Puis elle entendit son téléphone.
Clic.
Une photo.
Clic.
Une autre.
La porte s’ouvrit.
Gérard entra.
— Elle dort ?
— Oui, répondit Antoine.
— Montre.
Un silence.
Puis la voix de son beau-père tomba, froide comme du marbre :
— Ça ne suffit pas. Fais-lui plus de photos. Avec ça, mon fils, personne ne la croira si elle ouvre sa bouche.
Claire resta immobile.
Mais à l’intérieur d’elle, quelque chose venait de hurler.
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